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Le Gouvernement Fillon a fait du lycée général une des priorités de sa réforme en matière d’éducation. Bien que ce stade d’intervention ne soit pas le plus pertinent à nos yeux pour lutter efficacement contre les inégalités scolaires qui se développent dès la petite enfance, le lycée constitue néanmoins une étape décisive pour les élèves et exige de la gauche un discours fort et clair quant à ses missions et objectifs. L’avenir des filières technologique et professionnelles fera l’objet d’un article ultérieur qui y sera consacré à part entière, tant ce sujet revêt d’importance en soi.

A la fois héritier d’inégalités survenues en amont du parcours éducatif et clé d’entrée vers les études supérieures et le monde professionnel, le lycée général se trouve de fait au cœur des tensions liées à la réussite scolaire et sociale. Les Français entretiennent avec l’école de la République et le lycée en particulier un rapport paradoxal : beaucoup d’entre eux, et notamment les jeunes et les plus modestes, ne croient plus en sa force émancipatrice, en sa capacité à faire fonctionner l’ascenseur social, à constituer le pilier et le levier indispensables à l’égalité républicaine. Pourtant, la réussite sociale n’a jamais été aussi dépendante de la réussite scolaire et les Français ont bien conscience que les diplômes demeurent malgré tout la meilleure protection face au chômage, en particulier en période de crise.

Un lycée pour tous mais incapable d’assurer la réussite de chacun

Le lycée est confronté à de nombreuses difficultés, la principale tenant au fait que les élèves qu’il accueille présentent une grande hétérogénéité de niveaux que le collège n’est pas parvenu à résorber en raison, notamment, des très fortes inégalités entre établissements. On observe hélas sans surprise que loin de résoudre ce problème, l’assouplissement de la carte scolaire contribue à le renforcer.

Il revient donc au lycée de « faire le sale boulot », de « trier » les élèves, de distinguer les « mauvais » élèves relégués dans des filières courtes des « bons » éléments destinés aux études supérieures et de sélectionner parmi ces derniers, ceux qui auront accès aux classes préparatoires aux grandes écoles. Or, ce mécanisme complexe de sélection par l’échec établit une double hiérarchie, à la fois scolaire mais également sociale puisque l’on retrouve très majoritairement les élèves issus de milieux favorisés dans les filières d’excellence.

Le mode de sélection actuel est l’un des principaux facteurs explicatifs de la grande anxiété et du manque de confiance qui caractérisent les jeunes français par rapport à leurs homologues européens. L’élève n’est pas orienté en fonction de ce qu’il sait ou de ce qu’il désire mais en fonction de ses incompétences, en d’autres termes, de ce qui le distingue du moule dans lequel il est censé entrer. Or, comment peut-on sereinement choisir, dès l’âge de 14 ou 15 ans, une orientation qui pèsera aussi lourd dans le parcours professionnel ?

Ce mode de sélection qui conduit à une orientation par défaut est à l’origine du mal profond qui frappe aujourd’hui l’école républicaine : l’échec scolaire. Nombre d’élèves ont l’impression qu’une série d’orientations successives le plus souvent subies les a progressivement menés dans le mur. Cette sélection est vécue d’autant plus douloureusement qu’elle signifie, au-delà de l’échec scolaire, un échec social, celui de l’élève mais aussi de la famille qui s’est investie dans la scolarité du jeune.

Cet impératif de sélection éloigne le lycée de ses missions et développe logiquement un rapport utilitariste, consumériste chez les élèves et leurs parents exigeant d’accéder aux filières les plus prestigieuses et soucieux, pour les plus modestes d’entre eux, de ne pas figurer dans les rangs des 120 000 élèves qui quittent chaque année le système scolaire sans diplôme.

Face à une problématique si lourde, à des enjeux aussi importants que l’accès à la connaissance, l’orientation professionnelle, l’insertion des nouvelles générations dans la société et l’égalité devant la réussite, les réponses esquissées par le Ministre de l’éducation nationale, Luc Chatel, sont dérisoires et hypocrites, ou plus exactement hypocrites parce que dérisoires. Certes, la réforme proposée part d’un constat juste selon lequel l’orientation est trop précoce, définitive et élitiste. Mais, faute d’ambition et de cohérence, elle n’apporte pas même un début de réponse aux attentes des élèves et du corps enseignant.

Faire du lycée le cœur de la démocratie de la réussite

Au-delà de la critique, si la gauche veut être à même de porter une alternative crédible à la réforme en cours, elle doit se concentrer sur l’essentiel, sur les missions principales du lycée au regard de l’objectif de démocratie de la réussite que nous portons. Qu’attend-on du lycée ? Voici quelques pistes susceptibles de nourrir les réflexions et de « répondre à gauche ». Elles devront faire l’objet d’une concertation avec l’ensemble des acteurs de l’éducation nationale :

  • Donner aux élèves les clés de compréhension du monde qui les entoure. L’apprentissage d’une culture commune ne doit pas s’arrêter à la fin du collège mais se prolonger au lycée autour de trois nouveaux objectifs :

-       Acquérir une culture économique, du fonctionnement quotidien de l’entreprise aux grands enjeux économiques mondiaux. Les lycéens d’aujourd’hui intègreront la vie active dans un monde complexe, profondément bouleversé par la crise. Il est indispensable qu’ils en acquièrent les principales clés de compréhension.

-       Comprendre les fondements de la cohésion nationale : pourquoi paie-t-on des impôts ? Comment fonctionnent les services publics, le système de protection sociale, le système judiciaire? L’acquisition de ces notions est indispensable à l’exercice de la citoyenneté. Elle contribuera bien davantage au renforcement de la cohésion nationale que le débat proposé actuellement par le gouvernement.

-       Donner à l’élève la capacité de s’ouvrir au monde par la maîtrise des nouvelles technologies d’information et des langues étrangères. Leur pratique orale doit être renforcée. La gauche doit innover en offrant par exemple aux lycéens la possibilité d’effectuer un stage à l’étranger.

  • Permettre à chaque lycéen de construire son projet. Le mode actuel de sélection par l’échec ne peut plus durer. La gauche doit mettre fin à ce gâchis inacceptable qui voit chaque année des milliers de jeunes orientés malgré eux dans des filières qui ne leur permettent pas de s’épanouir et de mettre en valeur leurs qualités. Si elle veut être audible et crédible auprès des jeunes, la gauche doit proposer un nouveau système clarifié et audacieux :

-       Distinguer l’orientation de la sélection. A quoi bon maintenir un système de filières dépassées qui n’ont pour but que de sélectionner les élèves ? La jeunesse ne peut se résumer comme autrefois à un simple moment d’ajustement instantané entre des aspirations et un métier. Le choix et l’expérimentation font partie de la culture des jeunes, y compris des plus modestes d’entre eux. Ils ont donc besoin qu’on leur accorde du temps pour réaliser leur projet de vie.

-       Bâtir une nouvelle architecture pour le lycée, mieux adaptée à la réalité des jeunes d’aujourd’hui, en concertation avec l’ensemble des personnels de l’éducation nationale On pourrait imaginer par exemple un tronc commun général pour tous les lycéens pendant trois ans, complété par des options leur permettant de découvrir de nouvelles disciplines, de tâtonner, afin d’être en mesure de choisir plus tard une orientation dans le supérieur en connaissant mieux ses centres d’intérêts et les débouchés correspondants.

  • Préparer les élèves à l’enseignement supérieur et au monde professionnel. Au-delà de nouvelles possibilités de stage, en particulier à l’étranger, donnons aux lycéens plus de responsabilité et d’autonomie dans leur travail au quotidien. En ce sens, l’expérience des travaux personnels encadrés (TPE) devrait être approfondie autour de plusieurs critères :

-       Impulser de nouvelles dynamiques interdisciplinaires entre professeurs. Alors que de nombreux enseignants souffrent de stress et de solitude dans leur travail, mettre en commun leurs compétences constituerait pour eux ainsi que pour leurs élèves une nouvelle source d’enrichissement donnant tout son sens au projet éducatif.

-       Encourager des projets en petits groupes de niveau hétérogène afin de donner aux élèves l’apprentissage du travail en collectif, de l’organisation et de l’entraide.

-       La capacité à travailler en mode projet. Il s’agit moins d’attendre un résultat précis que d’évaluer la pertinence, la cohérence de la démarche de chaque groupe d’élèves: capacité à formuler une problématique, méthode de recherche envisagée, ressources utilisées, organisation du travail entre élèves et mise en valeur des résultats.

 

Si une politique nationale d'éducation ne doit plus être pensée uniquement en termes de moyens humains et financiers mais bien sous l'angle d'un projet global, aucune réforme ambitieuse ne pourra pas se faire sans mettre fin au mouvement continu de réduction des effectifs tel qu'il est mené aujourd'hui par le gouvernement (suppression de 6% des effectifs de 2007 à 2010).

En outre, il est important de rappeler que toute réforme du lycée, aussi ambitieuse soit-elle, ne peut être efficace qu’à condition d’être intégrée dans une réforme globale des parcours éducatifs, de la petite enfance à l’insertion dans le monde professionnel.

La droite ne s’embarrasse pas de l’intérêt général des générations futures, elle ne se contente que de la production –insuffisante par ailleurs – d’une élite, quitte à sacrifier chaque année des milliers de destins abandonnés à l’échec scolaire. Elle parvient à légitimer cet ordre des choses en affichant des mesures symboliques qui n’apportent pas la moindre solution pour tous ceux qui n’ont pas réussi, à ces vaincus du système, véritable point noir du débat public.

C’est à eux que la gauche doit s’adresser de toute urgence. Elle doit certes encourager les filières d’excellence mais son ambition première doit être de faire réussir le plus grand nombre.

A l’égalité d’accès, la gauche doit substituer l’égalité de réussite. Le monde change, les jeunes ne vivront pas dans le même environnement que leurs parents, ils n’auront pas besoin des mêmes qualifications ni accès aux mêmes métiers. Il s’agit donc moins de rendre les élèves conformes à un modèle, que de leur donner les moyens de trouver leur voie, de se construire eux-mêmes et de maîtriser leur destin. Ainsi l’école deviendrait ce magnifique outil d’émancipation et d’accomplissement personnel que les jeunes attendent ardemment.

« Que le plus jeune, le plus faible d’entre vous, que celui qui ne pense pas avoir d’autre moyen que celui de son caractère et de son intelligence puisse désormais disposer autour de lui d’une société solidaire, d’un gouvernement attentif qui considèrera comme son premier devoir de le mettre en mesure de conquérir la connaissance et le savoir dont il aura besoin pour maîtriser les itinéraires de sa vie. » François Mitterrand

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