Pour une politique du développement partagé

Parce que les pays pauvres n'ont pas à être les spectateurs de leur propre développement et que les pays riches n’ont pas à imposer leur aide -en particulier lorsque leur système montre ses limites et même ses dérives- :la politique de co-développement doit devenir un laboratoire pour élaborer les nouveaux modèles de développement économiques dont les deux hémisphères ont besoin.
Désormais, il nous incombe de penser un développement partagé, fondé sur la réciprocité des modèles.
 
 
Le développement partagé sera démocratique et durable ou il ne sera pas.
 
 
Le développement partagé est inévitable. Mais, des deux côtés, il sera démocratique et durable ou il ne sera pas. D’abord, parce que le réchauffement climatique constitue une critique radicale du modèle de développement dominant et que nous serions irresponsables de ne pas corriger ce modèle chez nous. Nous le serions tout autant de le favoriser, voire de l’imposer, ailleurs. Ensuite, parce que proposer à des populations entières de définir en commun un plan de développement, c’est surtout permettre qu’elles déterminent leur propre futur.
 
Où en sommes nous ? Avec ses partenaires européens, la France s'était engagée à porter son aide publique au développement (APD) à 0,7% du RNB. Or, le compte n'y est pas. Cette année, le montant de l'aide s'élève à 8,6 Mds d'euros. C'est-à-dire à 0,44% du RNB français. En l'état, c'est la possibilité même d'atteindre l'objectif de 0,7 % à horizon 2015 qui est compromise.
 
Surtout, l’aide française est de plus en plus instrumentalisée pour répondre aux objectifs de lutte contre l’immigration, notamment via les accords de gestion concertée des flux migratoires.
 
Comment, dans ces conditions, chercher ensemble, de nouveaux modèles ? Comment, fabriquer un véritable projet de société qui dépasse le simple partenariat économique ?
 
L’annulation de la dette publique extérieure de certains pays est un préalable.
 
Il y a une grande injustice et une grande hypocrisie à exiger des populations en grave difficulté le remboursement de prêts dont elles n’ont jamais bénéficié. Nous savions à qui nous prêtions. A quel type de régimes nous prêtions. Pourquoi exiger des populations qui ont vécu sous leur joug qu’elles nous remboursent en plus de la montagne de défis à laquelle elles font déjà face ? A l'échelle du globe, les pays en voie de développement on remboursé plus de 100 fois ce qu'ils devaient en 1970. Mais, leur dette à été multiplié par 48.
 
La pauvreté engendre moins de violence que la violence elle-même n'engendre de pauvreté.
 
Les guerres étrangères et civiles qui ravagent les pays pauvres se sont multipliées au point qu’on les pense souvent comme une fatalité, comme un inévitable fléau pour régions du globe sous-développées. De part et d’autre, la période post-coloniale obscurcie encore les idées. Cette vision du monde, fondée sur l’exotisme, nous ne pouvons y souscrire. On ne peut accepter ni la négation des anciennes violences politiques, ni les exercices de dé-responsabilisation qui, au Sud, tentent d’expliquer les maux d’aujourd’hui en référence systématique à la colonisation.
 
A l’inverse, le développement partagé, c’est d’abord endiguer ensemble les guerres étrangères et civiles. C’est affirmer la protection de toutes les minorités. C’est, par exemple, favoriser l’émergence d’une véritable Union Africaine. Pourquoi ne pas réserver une partie des fonds d’aide au développement à de véritables projets régionaux ? C’est développer les institutions internationales, par exemple des Universités cofinancées par les pays riches et les pays pauvres. Pourquoi ne pas cofinancer une grande Université du développement durable qui serait basée en Afrique ?Pourquoi ne pas y cofinancer une grande Université de sciences politiques ? Croit-on vraiment que ce type de projet ne pourra être qu’une conséquence du développement économique ? Qu’il n’a pas à le précéder ? Le développement partagé, ce n’est pas simplement rendre possible la venue d’étudiants étrangers dans nos grandes écoles. C’est aussi permettre, à terme, qu’un étudiant européen puisse faire le choix de poursuivre des études reconnues dans les pays du Sud.
 
En France, nous ne pouvons ignorer que l’espace euro-africain est une réalité. Les flux migratoires ne sont pas nouveaux et la pression démographique se traduit mécaniquement par des mouvements de population. Si l’on souhaite les stabiliser et les maîtriser, cela passe nécessairement par l’amélioration des situations locales.
 
Les maux d'ici, les maux d'ailleurs.
 
Pour pallier nos propres insuffisances, nous saignons le corps médical africain. Comment parler de développement partagé si nous privons les populations d’Afrique de leurs moyens de santé, notamment face aux ravages du Sida ? Dans les pays développés il y a, en moyenne, 1 médecin pour 500 habitants. En Afrique, on forme un peu plus de 5000 docteurs par an : soit 1 pour 115 000 habitants. D’après l’OMS, 56% des médecins migrants se déplacent des pays pauvres vers les pays riches contre seulement 11% dans l’autre sens.
 
L’Afrique subsaharienne est touchée de plein fouet. Elle totalise 11% de la population mondiale mais concentre seulement 3% du nombre global des professionnels de santé. C’est un véritable apartheid sanitaire. Continuer de régler nos problèmes de santé, qui sont réels, en recourant aux médecins africains revient à déséquilibrer le monde. Et puis, les ressources humaines ne sont pas tout. Il faut assurer partout l’accès des plus pauvres aux médicaments essentiels. La France et l’Europe peuvent porter ce projet en concentrant tous les moyens dans un nombre limité d’organismes et en créant une agence non gouvernementale chargée d’établir la hiérarchie des besoins. La coordination européenne devra s'affirmer pour mettre à disposition de chacun, à l'échelle de la planète, les 306 molécules de base qui permettent de se soigner.
 
Société civile et fondamentaux politiques.
 
En Europe, nous sommes devenues fatalistes et timides sur l’Afrique par peur d’être impliqués dans d’anciens réseaux d’influence. Mais en Afrique, il existe désormais une société civile qui a réussit, ne serait-ce que par endroits, ne serait-ce que de manière fragile. Cette société civile, elle ne croit pas au « grand soir » d’une démocratisation imposée de l’extérieur. Elle peine à devenir une force de proposition politique. Mais, elle affirme clairement son attachement aux valeurs fondamentales de la démocratie. Y compris lorsque ces valeurs entrent en contradiction avec les anciennes règles communautaires. Cette société civile, elle est travaillée de l’intérieure. Elle recèle des acteurs qui organisent une nouvelle relation entre les valeurs démocratiques et la société traditionnelle qui sécurise les populations lorsque l’État est faible. On ne l’observe pas seulement dans les villes. On ne l’observe pas seulement au sein de la population qui a immigré dans les pays du Nord. On l’observe même dans le monde rural qui s’effondre.
 
Faire reculer le désert en Afrique et en France.
 
Nous déversons des denrées agricoles à prix bradé sur le continent africain au mépris des paysans d’ici et d’au-delà des mers. Rendre les premiers dépendants et mettre les second en danger dans leur existence même est suicidaire pour tout le monde.
 
La terre s’épuise en Afrique. La fertilité baisse de manière très préoccupante. Ces dernières années, 85% des terres arables sub-saharienne ont perdus chaque année 30 kg de nutriments par hectare en moyenne. 40% ont des taux de perte par hectare supérieur à 60 kg. Ces pertes représentent l’équivalent de 4 milliards de dollars de fertilisants. C’est la ressource même dont dépend la vie des paysans qui est mise en danger. Dans le même temps, et mis à part l’Afrique du Sud, ces pays importent des tonnes de céréales chaque année. Et dans le même temps toujours, un tiers de la population reste sous-alimentée.
 
Les nouvelles stratégies.
 
Le drame des pays en voie de développement, c’est le drame des acteurs méconnus, des acteurs ignorés et, finalement, abandonnés. Si nous ne les prenons pas en compte, si nous ne les favorisons pas, si nous ne comptons pas sur eux, les meilleures intentions du monde resteront vaines. Elles ne briseront jamais le cycle des tensions et d’exode qui frappe les pays du Sud.
 
Dans le monde en développement, la gouvernance publique se cherche, mais elle ne se trouve pas. L’action collective peine à dépasser les cadres familiaux ou villageois. Ce monde recèle toute l’intelligence nécessaire, et plus encore, pour dresser des bilans sans complaisance, voir ce qui ne va pas et comprendre ce qu’il faut changer. Mais il bute sur les moyens de mise en œuvre des actions correctrices. Les plans succèdent au plans sans valoir thérapie. Le NEPAD reste à l’état d’intention. Si nous souhaitons que les Africains puissent aussi venir en aide aux Africains, il faut favoriser des structures qui encourages les intelligences à servir une collectivité nationale et non plus seulement les réseaux traditionnels qui constituent, et c’est normal, un refuge quant l’État n’existe pas, ou bien trop peu, ou qu'il est malveillant.
 
Cela se fera peut-être lentement mais il faut le faire sûrement. Non pas contre les solidarités existantes, mais comme un dépassement librement accepté de ces solidarités. Dans les pays les plus pauvres, les réseaux traditionnels ne l’emportent pas mécaniquement sur les autres. Ils ne sont pas plus prégnants qu’ailleurs. Ils ne sont pas un folklore persistant. Encore moins l’explication de la pauvreté. Ils sont souvent les seuls qui existent.
 
Redistribution et investissements : le double impératif.
 
Le développement, ce n’est pas seulement la croissance économique. Il n’en demeure pas moins que la réduction de la pauvreté passe par une croissance soutenue et il faut donc que l’aide au développement s'inscrive dans une stratégie de croissance.
 
Depuis une décennie, les pays d’Afrique subsaharienne, atteignent un taux moyen de croissance compris entre 5 et 6%. Même le groupe des pays importateurs de pétrole connaît un taux relativement élevé. Ce n’est pas suffisant pour réduire massivement et durablement la pauvreté, mais ça l’est pour permettre une augmentation du revenu par habitant en dépit de la dynamique démographique. Dans l’ensemble de l’Afrique, le revenu réel par habitant augmente régulièrement d'environ 3 %. D’un point de vue macro-économique, le continent n’est donc pas prisonnier d’une logique d’appauvrissement. D’autant que le secteur informel reste énergique et que les chiffres officiels ne rendent pas compte de l’activité économique réelle. Il n’y a ni déterminisme culturel, ni décroissance africaine. Et pourtant nous restons pessimistes. C’est parce que nous peinons à définir en commun une perspective politique et à mettre en œuvre de nouveaux modèles de développement.
 
C’est pourtant fondamental. Parmi les pays du Sud, les producteurs de pétrole ne sont pas ceux qui se sont développés le plus vite. Au contraire, ils ont tardé à moderniser et à diversifier leurs économies. Il y a eu des conflits pour s’approprier la rente pétrolière, et, bien souvent, l’exploitation du pétrole a entraîné une perte de compétitivité dans les secteurs exportateurs traditionnels. Pour initier une croissance durable, le produit de l’exploitation des matières premières doit être mieux distribué et servir l’investissement. Or, ce produit a trop rarement été mis au service de l’émergence d’une classe moyenne, partie prenante de l’activité économique. Ce qui a manqué ce sont des États forts au vrai sens du terme, porteurs de projets sur le long terme. A la place, on a souvent des « régimes forts », c’est-à-dire autoritaires, voire tyranniques, qui ignorent la politique de distribution et préfèrent l’opacité économique alors qu’il faut la transparence.
 
D'un consensus à l'autre ? Pas d'accord.
 
Aujourd’hui, les ressources naturelles du Sud suscitent de nouveaux appétits. De nouvelles convoitises. La Chine y voit une double opportunité. Elle cherche à garantir sa sécurité énergétique en les exploitant et à convaincre de nouveaux États de soutenir sa diplomatie « d’intégrité territoriale », c’est-à-dire la non-reconnaissance de Taïwan. Le « consensus de Washington », diminué, cède progressivement la place au « consensus de Pékin ». Pour l'Afrique, il faut y voir un risque, un danger, une menace. Le continent est maintenu dans une spécialisation (les matières premières), il n’y a pas d’emploi créé pour les Africains puisque c’est une main-d’œuvre chinoise qui est employée et aucun nouveau modèle de développement n’est discuté ni même recherché.
 
Nouvel équilibre, nouvelles spécialisations.
 
Le rôles des pays riches est d'aider les pays en voie de développement à devenir les acteurs d’un nouvel équilibre entre les hémisphères. Certes, c’est loin d’être facile en l’état actuel de la spécialisation internationale. Mais c’est toute l’histoire du développement que de faire évoluer les spécialisations. Il ne s'agit pas de rigidifier les flux commerciaux, mais qui peut sincèrement croire que libre-échange résoudra les maux du Sud ? Le Nord et le Sud doivent gérer de concert l’ouverture de ce dernier au commerce mondial. Il faut des investissements en infrastructures. Il en faut dans les technologies, notamment dans leur mise au normes, pour réduire la fracture numérique entre le Nord et le Sud. Il faut des investissements dans la formation professionnelle. Il en faut dans les politiques sociales. Une attention particulière doit être accordée à celles et ceux qui ne bénéficient pas des courants d’échanges existants. Et puis, surtout, il faut des accords régionaux et non plus des accords bilatéraux. C’est un immense chantier.
 
 
 
8 propositions pour commencer:
 
La logique de prêt et de dons n’est pas suffisante. Elle est même dépassée. Si nous voulons moderniser notre approche, nous devons :
 
 
-      Nous doter d’une grande Agence pour le Développement Partagé. Si possible au niveau européen.
 
-      Inscrire l’aide au développement dans une stratégie de croissance. Cette aide doit tenir compte de la préservation des biens publics mondiaux, comme la biodiversité et le climat. Elle doit aussi permettre de lutter contre les pandémies.
 
-      Rehausser l'aide publique au développement (ADP) de la France pour atteindre 0,7 % du RNB, conformément à nos engagements.
 
-      Reconnaître comme un préalable l'annulation de la dette publique extérieure de certains pays.
 
-      Dépasser le cadre des seules relations inter-étatiques et ouvrir le cercle des partenaires.
 
-      Soutenir l'émergence d'une véritable Union Africaine en privilégiant les accords régionaux au détriment des accords bilatéraux et en réservant une partie des fonds d’aide au développement aux projets régionaux.
 
-      Multiplier les créations d'institutions internationales, universitaires notamment, basées dans les pays du Sud et cofinancées par ses pays.
 
-      Concentrer tous les moyens dans un nombre limité d'organismes et créer une agence non gouvernementale chargé d'établir la hiérarchie des besoins en médicaments.

 

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